Une Europe sans coeur, par Jean-Pierre Stroobants

Jean-Pierre Stroobants est correspondant du Monde à Bruxelles. Dans une tribune publiée le 5 avril 2010, il s’interroge sur la politique de communication des institutions européennes.

De tous les fonctionnaires européens, Pier Soldati est le plus connu - et peut-être le plus apprécié. Apprécié par la presse, en tout cas. Car c’est lui qui, abrité dans son bureau sans fenêtres au sous-sol du Berlaymont, le siège de la Commission, règle avec doigté et bonhomie l’accréditation des journalistes. Il est, pour beaucoup, le premier contact dans l’univers impersonnel et froid de l’Eurocratie. A Bruxelles, l’architecture des bâtiments est à l’image de celle des institutions : complexe, parfois impénétrable.

Au moins, les journalistes ne subissent-ils pas, eux, le triste sort des touristes qui ont la mauvaise idée d’emprunter le métro jusqu’à la station Robert-Schuman, ignorant sans doute que le rond-point éponyme n’abrite aucun lieu qui permettrait d’approcher d’une manière quelconque l’Europe et d’honorer Schuman ou les autres « pères » des institutions. Aucune porte ne s’ouvre devant ces citoyens apparemment indésirables.

Après avoir photographié les façades du Berlaymont, du Juste Lipse - le bâtiment du Conseil - et, plus loin, du « Caprice des dieux » - surnom ironique du Parlement européen -, ces malheureux visiteurs font trois petits tours et puis s’en vont : l’Europe à Bruxelles, c’est beaucoup de papier, de paroles et d’ambition. Mais, pour le reste, c’est comme dans les livres des europhobes : un lieu sans coeur. Au sens littéral du terme.

Malgré les moyens considérables dont elle dispose, l’Union n’est pas parvenue à développer dans sa capitale un seul projet ambitieux et convivial, à signer un seul « geste » architectural.

Pour l’incarner, même pas un musée ou un centre de rencontre qui permettraient aux visiteurs de s’informer sur un projet qui, à force d’être décrié, semble s’être résolu à ressembler à sa caricature. Ceux qui ont imaginé de faire naître un musée européen, il y a une dizaine d’années déjà, ont découvert de ridicules querelles institutionnelles et de paralysantes lenteurs. Bilan ? Nul.

Pier Soldati est l’un des spectateurs de cette crise larvée, dont le plus inquiétant est bien qu’elle semble désormais largement intégrée par tous. Y compris par les rédactions : dans l’armoire du responsable des accréditations, ce sont des dizaines de petits rectangles jaune et rouge en plastique qui s’entassent désormais.

Les détenteurs du sésame indispensable pour franchir les portes - ou du moins, certaines portes - de la Commission, du Conseil et du Parlement ont quitté Bruxelles.

Il y a cinq ans, la capitale belge roucoulait à l’oreille des sceptiques : « Cher ami, savez-vous que nous comptons autant de journalistes accrédités que Washington ? » On recensait il est vrai, à l’époque, 1 300 détenteurs du badge européen.

Trois ans plus tard, le nombre de journalistes en poste avait régressé de 200 unités. Aujourd’hui, il en reste moins de 1 000 - parmi lesquels environ 200 techniciens de l’audiovisuel. Et encore ce chiffre intègre-t-il des professionnels qui ont rempli les documents nécessaires mais ne suivent pas régulièrement l’actualité des Vingt-Sept. C’est la première fois, depuis 1957, que le nombre des journalistes en poste à Bruxelles régresse à ce point. L’Association de la presse internationale (API) juge la situation alarmante.

Que traduit-elle ? Bien sûr, les effets d’une crise économique sans précédent qui frappe, aussi, les médias et les amène à rogner sur les dépenses. Bien sûr, l’évolution d’une bonne partie de la presse, essentiellement préoccupée par la proximité et l’émotionnel. Bien sûr, aussi, l’indifférence des autorités belges qui, de l’avis de beaucoup, multiplient les tracasseries administratives et fiscales, refusant en outre ce statut particulier des correspondants réclamé par l’API.

Le président de cette dernière, Lorenzo Consoli, invite toutefois à prendre en compte d’autres éléments. Dont la politique de communication - à ne pas confondre avec l’information - de la Commission européenne. Très marquée par des épisodes antérieurs - dont la chute de l’équipe de Jacques Santer, en 1999, abattue en plein vol par les révélations de journalistes - elle a progressivement « serré les boulons », noyant la presse dans une masse d’informations préfabriquées, tentant de canaliser tous les contacts et organisant une prétendue transparence.

Ces services de « com » utilisent à fond les nouvelles techniques, dont Internet et les canaux de la chaîne satellitaire EBS, et ont pour ambition d’organiser une communication directe avec l’opinion. Textes, photos, interviews : tout est, pour quiconque le voudrait, fourni par la maison... On ne sait si, déjà, il faut suivre le journaliste néerlandais Frans Boogaard qui rappelle que « la communication directe avec le citoyen sur tous les sujets a toujours été le rêve des régimes totalitaires ».

On pourrait, en revanche, s’étonner que la baisse du nombre de journalistes chargés de couvrir l’actualité européenne ne suscite, de la part des institutions européennes - et de leurs centaines de fonctionnaires chargés de l’information - d’autres réactions que des tentatives délibérées d’éviter l’indispensable filtrage journalistique.

Quoi qu’en pensent certains, il vaut toujours mieux voir un journaliste, plutôt qu’un fonctionnaire, déterminer ce qui est vraiment important dans la vie d’une institution...

Jean-Pierre Stroobants

Voir en ligne : lemonde.fr