Construction européenne : le ver était dans le fruit (Plan B n°13) - partie 2 : La démocratie des marchands de cognac

, par Jacques Dulourd

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le projet de créer des « Etats-Unis d’Europe » soulève l’enthousiasme de Washington et d’une nébuleuse hétéroclite composée de lobbys patronaux, d’anciens de Vichy, de socialistes réformistes et de catholiques sociaux. Leur point commun : la haine du communisme.

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En 1948 est créé le Mouvement européen, une association qui comptera parmi ses présidents d’honneur plusieurs chefs de gouvernement tels le britannique Winston Churchill, l’allemand Konrad Adenauer et le français Robert Schuman.

Dès ses débuts, ce groupuscule jouit du soutien discret mais inconditionnel de la CIA. Par le biais d’un organisme baptisé « American Committee on United Europe » (ACUE), elle va injecter des millions de dollars dans les activités de propagande du « mouvement », en direction notamment de la jeunesse et des milieux politiques. Washington place à sa tête un ex-sympathisant du IIe Reich promu porte-serviettes des intérêts américains. »

Du goudron et des plumes

Cette intervention s’insère dans la stratégie d’influence des Etats-Unis en Europe, marquée en 1947 par le plan Marshall. Avec le début de la Guerre froide, l’unification militaire de l’Europe occidentale devient pour l’administration Truman un élément crucial de sa lutte d’ « endiguement » du communisme. C’est le traité de Bruxelles, de mars 1948 puis le pacte atlantique d’avril 1949, qui conduit à la création de l’OTAN.

Mais le « rêve européen » n’est pas seulement géostratégique. Le gouvernement américain réclame une union douanière entre ses partenaires européens ainsi que l’ouverture de leurs marchés afin d’y déverser marchandises et capitaux. L’Organisation européenne de coopération économique (OECE), qui gère les vannes du plan Marshall, contraint les pays à abaisser leurs protections et à instaurer une Union européenne des paiements (1950). Dans une note interne, un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay crie au chantage : « Si les Etats-Unis exercent une pression sévère sur les pays européens pour que ceux-ci libèrent leurs échanges, c’est que l’intégration économique de l’Europe correspond aux intérêts américains. […] Les protagonistes de la politique actuelle craignent que l’aide Marshall ne soit interrompue si la libération des échanges réclamée par l’administration américaine en vue ‘aboutir à l’intégration de l’Europe occientale n’est pas réalisée. [1] » […]
Le projet d’une mise en commun franco-allemande du charbon et de l’acier ravit la Maison-Blanche.

Le « cercle des conjurés »

Rédigé dans le plus grand secret par l’ex-marchand de cognac Jean Monnet et ses collaborateurs, ce projet reçoit la bénédiction du nouveau ministre des affaires étrangères, le très conservateur Robert Schuman. Ce dernier décide alors d’en faire état publiquement sans en avoir référé au président du Conseil, Georges Bidault, ainsi placé devant le fait accompli. Il veille en revanche à ne rien cacher au secrétaire d’Etat américain Dean Acheson, qui supervise le coup.

A propos de la déclaration du 9 mai 1950 instaurant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, Monnet parlera d’ailleurs de l’action d’un « cercle de conjurés [2] » - sans que nul n’y voie un penchant pour la « théorie du complot ». Quand les « conjurés » tentent de confier le contrôle de la production commune de charbon et d’acier à une « haute autorité » composée d’experts, le Premier ministre anglais, Clement Attlee (travailliste), ironise : « La démocratie ne peut abdiquer entre les mains de quelques personnes réputées compétentes [3]. »

Des technocrates qui dédaignent les parlements et contournent les voies démocratiques : c’est la fameuse « méthode Monnet », resservie à chaque étape de la construction européenne. Elle est toujours en vigueur.
Le traité est signé le 18 avril 1851 entre les Six (l’Allemagne, la France, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg). C’est un bréviaire néolibéral. Pour sauvegarder la « paix mondiale », promouvoir la « civilisation » et conjurer les « divisions sanglantes » entre les peuples, le texte instaure un « marché commun » et se donne pour mission, entre autres, de « promouvoir le développement du libre-échange ». L’article 4 abolit les barrières douanières pour les produits concernés et interdit « les subventions ou aides accordées par les Etats ». Quant à l’article 5, il pose la pierre de touche de toute la construction européenne : celle-ci « assure l’établissement, le maintien et le respect de conditions normales de concurrence et n’exerce une action directe sur la production et le marché que lorsque les circonstances l’exigent », c’est-à-dire quand une crise impose de socialiser les pertes. L’épopée de la « concurrence libre et non faussée » peut commencer.

Dans chacun des pays signataires, la farandole concurrentielle suscite de vives oppositions. En Allemagne, le Parti social-démocrate (SPD) en appelle à la résistance contre le conservateur et proaméricain Adenauer. En France, les communistes crient à la trahison tandis que les gaullistes s’insurgent contre un abandon de souveraineté qui conduirait à « bâtir la première place forte d’une nouvelle technocratie » (Le Monde, 13.12.51). En Italie, Giuseppe Di Vittorio, leader du plus grand syndicat de travailleurs (la CGIL), exhorte le gouvernement à suspendre l’application du texte en attendant de consulter le peuple. Sa demande restera lettre morte (L’Unita, 17.6.52).

« Violer les peuples un petit peu »

L’intransigence de Rome est partagée par ses alliés : à quoi bon demander l’avis des électeurs sur un traité qui les engage pour cinquante ans ? Dans l’affaire européenne, le peuple est un boulet dont il convient de se détacher. Comme le constate un historien féru d’euphémismes, « l’opinion publique n’a pas été vraiment bouleversée » par l’idéal euro-américain, ce qui expliquerait que « le rôle essentiel [ait] toujours été joué par les petits groupes et les personnalités [4] ». L’ « Europe des peuples », ce conte pour enfants attardés, rythmera les veillées du PPA durant trois générations. De 1951 à 2008, sa morale demeurera inchangée : « Est-ce qu’il faut pas violer des fois les peuples un tout petit peu pour leur bien ? [5] »

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Le Plan B

Notes

[1Irwin Wall, L’Influence américaine sur la politique française, 1945-1954, Paris, Balland, 1989, p.272

[2Jean Monnet, Mémoires, Pris, Fayard, 1976, p.353

[3Propos rapportés par l’ambassadeur français à Londres et cité par Eric Roussel, Jean Monnet, Paris, Fayard, 1996  ; p.547

[4Pierre Gerbet, La construction de l’europe, Paris, Imprimerie nationale, 1999 (3e édition), p.58-59

[5Sylvie Pierre-Brossolette, France Info, 16.1.08