La Commission trilatérale

, par Les Dessous de Bruxelles

(Article tiré de Europe Inc.)

En 1973, les membres du groupe Bilderberg ont institué une Commission trilatérale qui se décrit elle-même comme le rassemblement de « 335 personnes de marque » venues d’Europe, d’Amérique du Nord et du Japon [1]. Outre l’intégration des membres de l’élite politique et économique japonaise, cette commission avait également pour but de créer une structure plus formelle et efficace que la nébuleuse « Bilderberg ». La Commission trilatérale s’entoure de moins de mystère que son modèle mais elle promeut tout autant le « Washington Consensus » – idéologie selon laquelle une économie de marché mondiale et sans barrières d’aucune sorte constitue le seul modèle viable pour toutes les nations du monde.

En fait, de nombreux hommes d’affaires, politiciens et banquiers de haut vol qui participaient au Bilderberg dominent également la Commission trilatérale et d’autres forums similaires. Le puissant banquier et homme d’affaires américain David Rockefeller donna l’impulsion à ce texte de la commission trilatérale et en fut le président pendant les années 1980. À la même époque, celui-ci présidait également le Conseil sur les relations extérieures – un influent groupe de réflexion américain réunissant plusieurs milliers de membres, et donc « contrôlant plus de la moitié des richesses des États-Unis [2]. » Parmi les autres participants importants de la première décennie, on compte Giovanni Agnelli de la dynastie automobile italienne Fiat, John Loundon de la Royal Dutch Petroleum (plus tard Shell) et l’ex-commissaire européen Étienne Davignon. Ex-membre de l’Institut universitaire européen et, plus récemment, responsable du Centre européen d’études d’infrastructure (ECIS, branche des transports de l’ERT – voir chap. VIII), Wolfgang Hager fut le premier secrétaire européen de la Commission trilatérale dans les années 1970. Les présidents américains Jimmy Carter, George Bush et Bill Clinton ont été membres de cette commission, comme l’ont également été d’actuelles personnalités influentes du gouvernement américain tels que le secrétaire d’État Warren Christopher et le président de la Federal Reserve Bank Alan Greenspan.

Parmi l’élite actuelle de la Commission trilatérale figurent l’ex-vice-président de l’Union des patrons européens [UNICE] et membre du Parlement européen, Stelios Argyros ; le commissaire au Marché unique européen, Mario Monti ; et les directeurs de compagnies membres de l’ERT, Oscar Fanjul de Repsol, Paolo Fresco de Fiat, le baron Daniel Janssen de Solvay et Bjorn Svedberg d’Ericsson [3]. Les rencontres annuelles de cette commission traitent généralement des problèmes les plus urgents du moment. La rencontre de 1999 était, par exemple, consacrée à la « guerre de la banane » qui sévit entre Europe et États-Unis dans le cadre de l’OMC.

Il est admis, à la Commission trilatérale, que les États-Unis sont beaucoup plus prêts à jouer le jeu de la mondialisation que les deux autres parties. C’est au « capitalisme familial » (et non, par exemple, aux investissements et spéculations sur les devises) que l’on reproche les malheurs actuels des pays asiatiques. De la même manière, les systèmes européens de sécurité sociale sont considérés comme des boulets qui entravent la compétitivité. Tout à fait logiquement, leur rencontre de 1999 aboutit donc à la recommandation suivante : « L’Europe doit devenir plus compétitive en déréglementant les marchés du travail et en refondant ses systèmes encombrants d’assistance sociale [4]. »

Selon l’analyste politique Stephen Gill, les forces économiques représentées à cette commission déterminent le sens des politiques nationales et internationales adoptées par ses membres responsables politiques : « Les intérêts économiques représentés, souligne-t-il, sont principalement ceux de l’internationalisation des mouvements de capitaux. Ses membres industriels sont facilement identifiables : directeurs ou sous-directeurs de firmes transnationales, de mégabanques ou de compagnies agro-industrielles ou commerciales [5]. » Les petites entreprises à vocation plus nationales en sont exclues et les organisations de travailleurs sont sous-représentées. Les entreprises membres de la Commission trilatérale « disposent d’un accès privilégié à la croissance phénoménale des marchés de l’euro et pouvent emprunter des fonds à de meilleurs taux que leurs concurrents plus faibles – la grande majorité de leurs investissements dans les années 1970 et 1980 concernaient l’intensification capitaliste ou la technologie. En conséquence, leur expansion n’a pas généré d’effets notables sur l’emploi [6]. » En résumé, ces firmes sont du même type que celles qui travaillent au sein des lobbies industriels (tels que l’ERT) à la libéralisation accélérée du commerce et de l’industrie.

Corporate Europe Observatory

Notes

[1Commission Trilatérale, «  About Trilateral Commission  ».

[2David Korten, When Corporations Rule the World, New York, Kumarian Press, 1995.

[3Commission Trilatérale, «  Trilateral Commission Membership  ».

[4«  Club Surveys the Global Economy  », International Herald Tribune, 16 mars 1999.

[5Stephen Gill, American Hegemony…, op. cit., p. 157.

[6Idem.