Plan Juncker : avis de grands projets inutiles sur l’Europe

, par Frédéric Lemaire

Le 25 novembre 2014, le président de la Commission européenne dévoilait son « plan Juncker », un programme d’investissement censé contribuer à la relance de l’économie européenne. L’objectif : financer des projets d’infrastructures (transport, énergie, telecoms) et des projets de recherche identifiés comme stratégiques par la Commission. Les institutions européennes auraient-elles abandonné leurs dogmes austéritaires pour une politique ambitieuse d’investissements publics et de transition écologique ? Rien n’est moins sûr...

« Ambition », c’est le mot-clé de la Commission pour décrire le plan d’investissement porté par Jean-Claude Juncker, qui vise à « mettre l’Europe sur le chemin de la reprise économique [1] ». Mais qu’en est-il vraiment ?

La Commission annonce que le Fonds européen d’investissement stratégique (FEIS) du plan Juncker sera doté de 315 milliards d’euros. Il consistera en fait essentiellement de financements privés, mobilisés à l’aide de garanties publiques sur les investissements (c’est l’« effet de levier »).

Ces garanties, à hauteur de 21 milliards d’euros, seraient avancées par la Banque européenne d’investissement (BEI) pour 5 milliards et par l’Union européenne (UE). La contribution de l’UE serait issue de coupes dans des fonds européens déjà existants, dédiés au financement des infrastructures et de la recherche, mais aussi de programme comme Erasmus à hauteur de 8 milliards d’euros. Quant aux 8 milliards restants… Ils restent encore à confirmer.

Enthousiastes, les services de communication de la Commission annoncent avoir identifié « plus de 2000 projets » représentant « 1300 milliards d’euros d’investissement ». Identifier c’est une chose, financer en est une autre. Quand bien même le FEIS parviendrait à mobiliser 315 milliards d’euros, les sommes engagées demeureraient bien loin d’être à la hauteur des enjeux d’une véritable transition énergétique, écologique et sociale de l’économie européenne. « 300 milliards, ce n’est pas grand-chose, en réalité » a ainsi estimé Jeremy Rifkin, pourtant familier des cercles dirigeants bruxellois ! Le plan Juncker s’avère donc, en première analyse, un plan d’investissement au rabais [2].

Mais le plan Juncker a-t-il seulement vocation à financer la transition écologique ? On peut se permettre d’en douter. Il suffit de considérer les critères choisis pour la sélection des projets financés : ils devront être rentables ; être mis en œuvre dans les trois ans ; et relever des priorités identifiées par la Commission (énergie, transport, numérique…). Ces priorités sont développées dans le cadre de la stratégie « Europe 2020 »... largement influencée par les lobbies industriels, comme l’a montré le Corporate Europe Observatory [3].

Les conditions sont remplies pour que les intérêts privés et la rentabilité priment sur l’utilité pour la société. Non seulement la nécessaire transition écologique et sociale de l’économie européenne passe à la trappe ; mais le plan Juncker pourrait bien contribuer à une nouvelle vague de « grands projets inutiles » en Europe, au plus grand bonheur des industriels et des investisseurs qui bénéficieront de garanties publiques [4].

Les Etats membres ont déjà commencé à soumettre des propositions de projets qui pourraient être financés par le FEIS. Leur examen confirme le mépris des enjeux écologiques dans le cadre du plan Juncker : selon le chercheur Damien Demailly, les projets « intensifs en carbone » (transport, énergie…) représenteraient une centaine de milliards d’euros [5]. Au Parlement européen, la proposition d’attribuer 5 milliards du plan Juncker au financement de l’efficacité énergétique, qui avait fait son chemin, a finalement été rejetée le 20 avril par la coalition des socialistes (S&D) et conservateurs (PPE) [6].

La BEI n’est pas en reste : elle a annoncé les premiers projets qu’elle souhaitait financer dans le cadre du FEIS : l’agrandissement de l’aéroport de Dubrovnik, ou encore le lancement d’un partenariat public-privé (PPP) pour créer 14 centres médicaux en Irlande. Ce choix illustre les orientations du plan Juncker : d’une part son mépris à l’égard de l’impératif de la transition écologique (infrastructures intensives en carbone), de l’autre le recours généralisé aux PPP.

C’est le deuxième « effet Juncker » : le plan d’investissement va renforcer la lame de fonds de privatisation des infrastructures, y compris de service public. Les PPP font pourtant l’objet de nombreuses critiques quant à l’opacité de leurs termes, leur coût souvent sous-estimé pour la collectivité et les abus de tarification de la part des exploitants privés bénéficiant de rentes de monopole (comme c’est le cas des gestionnaires d’autoroutes). Là encore, les intérêts des investisseurs et du secteur privé vont primer sur les choix démocratiques sur les investissements qui doivent être réalisés, et la gestion collective des biens communs.

Le plan Juncker n’a rien de ce grand plan d’investissement public qui permettrait de préparer l’Union européenne aux enjeux futurs, comme le vend la Commission. Loin d’être une solution à la crise européenne, c’est un contre-sens total qui pourrait bien enfoncer davantage l’Union européenne dans l’impasse écologique, sociale et démocratique.

Frédéric Lemaire