Libre-échange et austérité, un cocktail explosif

, par Frédéric Lemaire, Hélène Cabioc’h

« L’austérité ou le chaos », c’est le message que martèlent les dirigeants européens depuis la crise de 2008. En témoigne le soutien, absolument scandaleux et sans précédent historique, affiché par la Commission européenne au candidat pro-austérité pour les élections présidentielles grecques. Pourtant, les mobilisations se multiplient en Europe contre les politiques d’austérité et de compétitivité de l’Union européenne, symbolisées par les mémorandums imposés aux pays du Sud européen et par les projets d’accords transatlantiques CETA et TAFTA.

Alors que Syriza pourrait fort bien emporter les prochaines élections avec son programme anti-mémorandum, « les Grecs savent très bien ce qu’un mauvais résultat des élections signifieraient pour la Grèce et la zone euro » a menacé Jean-Claude Juncker, le président de la commission, lors d’un récent débat télévisé.

Partout en Europe, cette fuite en avant dans l’austérité provoque récession et reculs sociaux. Mais les thuriféraires de l’austérité assurent qu’il est possible d’allier sortie de crise et « sérieux budgétaire ». La solution miracle ? La « compétitivité » : en multipliant les avantages pour les investisseurs et les multinationales, les dirigeants européens espèrent voir pleuvoir les investissements privés… et ainsi contrer les effets dévastateurs des coupes budgétaires sur l’économie européenne.

Le cocktail des politiques d’austérité et de compétitivité est pourtant loin d’avoir obtenu des résultats probants. Les mesures en faveur du privé ont moins contribué au retour de la croissance qu’à l’explosion des dividendes distribués par les grands groupes [1], tout en pesant lourdement sur les comptes publics. Quant aux coupes budgétaires, elles n’ont pas permis le retour à l’équilibre budgétaire ; au contraire, elles ont plongé les pays endettés dans une spirale destructrice de déficits et de récession.

Une nouvelle étape pourrait être franchie dans la mise en œuvre de ce cocktail désastreux, avec la signature des accords transatlantiques en cours de négociation entre l’Union européenne et le Canada d’un côté (CETA), et les États-Unis de l’autre (TAFTA).

TAFTA et CETA : des traités pour les multinationales

Négocié depuis juillet 2013 à l’abri du regard des citoyens, le traité de libre-échange TAFTA (TransAtlantic Free Trade Area) est, comme le CETA, emblématique de la politique mise en œuvre dans l’Union européenne depuis 2006 et la stratégie Global Europe [2]’ : donner définitivement aux investisseurs et multinationales les clés de l’économie, en espérant que leurs profits feront la croissance et les emplois de demain. Le processus de négociation du traité UE-Canada a d’ailleurs débuté depuis bien plus longtemps que celui du TAFTA, et son processus de ratification devrait débuter dès 2015.

Le TAFTA et le CETA ne se contentent pas de mettre en concurrence les systèmes sociaux et normes écologiques et sanitaires des deux côté de l’Atlantique, au nom de la sacro-sainte liberté des échanges. Il veulent institutionnaliser le rôle des lobbies à travers les mécanismes de coopération réglementaire, et mettre en place un système de justice privée au service des multinationales [3]. Ils prétendent affirmer ainsi la primauté des intérêts des investisseurs sur la démocratie et rendront infiniment plus coûteuse la sortie du néolibéralisme.

Les gouvernements, la Commission Européenne et les lobbies affirment que ces accords seraient dictés par les nécessités économiques - à l’instar des politiques d’austérité. Pourtant, même les études d’impact biaisées de la Commission européenne indiquent des résultats très modestes pour le TAFTA : +0.5% de PIB européen dans l’hypothèse la plus optimiste.. d’ici à 2027 [4].

D’autres études décrédibilisent même la perspective de ces gains minimes. Selon une publication récente [5] de l’Université de Tufts aux États Unis, le TAFTA, en accroissant la pression compétitive entre l’UE et les États-Unis, apporterait à l’Europe une perte nette en termes de PIB, une baisse des salaires moyens, des destructions d’emploi et une instabilité financière accrue.

Le TAFTA, comme le CETA, pourrait ainsi contribuer à la spirale déflationniste dans laquelle les coupes budgétaires et la concentration des revenus entraînent l’économie européenne, tout en renforçant le pouvoir politique des multinationales. Provoquée par la folie de la finance et la dérégulation à outrance, la crise est utilisée pour justifier des politiques dogmatiques d’austérité et de compétitivité… qui contribuent en retour à son aggravation.

Résister et réinventer

Face aux menaces que les traités de libre-échange et l’austérité aggravée font peser sur nos sociétés, il est temps de passer à la contre-offensive. Une puissante mobilisation citoyenne européenne et transatlantique doit aboutir au rejet du CETA et du TAFTA. Mais il ne s’agirait que d’un premier pas. Il faut rompre avec le TINA [6] en développant un autre imaginaire, démocratique, écologique et social porteur d’alternatives. Les multinationales et la finance doivent être remises sous contrôle.

Frédéric Lemaire et Hélène Cabioc’h