De quoi l’« austérité » est-elle le nom ?

, par Les Dessous de Bruxelles

Dans la suite de la série d’articles dédiée au rapport du Corporate Europe Observatory sur la « gouvernance économique » de l’Union européenne, voici un nouvel extrait qui examine la pertinence des mesures proposées par la Commission pour sortir de la crise. De quoi l’austérité est-elle le nom ? Les Dessous de Bruxelles proposent en supplément une revue européenne des mesures d’austérité déjà adoptées... les chiffres parlent d’eux-mêmes.

Le futur mécanisme de surveillance des politiques économiques, aussi présenté comme un « pacte de compétitivité », ne remet pas en cause les fondements de l’Union monétaire, ni le rôle délétère joué par les marchés financiers. Il vise avant tout à imposer aux Etats de choisir les « bonnes » politiques économiques en termes d’emploi public, de service public, de salaires, de fiscalité et de règles du marché du travail. Dans l’extrait qui suit, le CEO revient sur la pertinence des choix faits par la Commission et le Conseil.

Des politiques inefficaces et antisociales

Pour mieux convaincre de la pertinence d’un mécanisme de surveillance des politiques économiques, la Commission met en avant le fait que les déséquilibres qui déstabilisent certains pays de la zone euro existaient bien avant la crise financière de 2008 ; l’effondrement du crédit aurait uniquement joué le rôle de déclencheur des crises en Grèce, en Irlande et peut-être au Portugal et en Espagne. Une surveillance ex ante aurait donc permis d’éviter les complications auxquelles ces pays font face.

Ainsi en Grèce, c’est principalement le déficit de compétitivité qui serait en cause. En Espagne et en Irlande : les bulles immobilières. Pourtant, la Commission aurait pu chercher un tout petit peu plus loin les véritables causes de tels déséquilibres. Car les déficits de compétitivité et la spéculation immobilière sont étroitement liés à l’euro et à l’Union économique et monétaire.

De fait, lorsqu’une zone monétaire inclut des économies hautement développées et technologiquement avancées telles que l’Allemagne, l’impossibilité pour les pays moins développés de dévaluer leur monnaie les empêche de compenser leurs désavantages. Dès lors, le déficit de compétitivité s’accroit. Comme le montre le graphique ci-dessous, les pays comme l’Allemagne et la Finlande d’une part, et le Portugal, l’Espagne, la Grèce de l’autre ont suivi des évolutions très différentes depuis l’introduction de l’euro [1].

Revue européenne des plans d'austérité

On explique souvent que les dévaluations qui ont eu cours dans les années 70 revenaient à faire payer aux autres ses propres difficultés économiques (en dopant artificiellement ses exportations) et que l’euro devait permettre de prévenir de tels comportements non coopératifs. L’euro a pourtant introduit un nouveau type de comportement non coopératif qui profite principalement à l’Allemagne, dans la mesure où, au sein de la zone euro, l’économie la plus performante devient encore plus forte si les économies plus faibles ne peuvent plus dévaluer.

Pour être plus précis, cela bénéficie aux exportations de l’Allemagne et surtout… à ses industriels. Pour les salariés, la position privilégiée de l’Allemagne est une véritable malédiction. Peu de pays en Europe ont subi de telles réductions dans les salaires que l’Allemagne [2].

Les bulles spéculatives, telles que les bulles immobilières, peuvent elles-aussi être considérées comme un effet de l’Union monétaire. Avec un taux d’intérêt identique en Allemagne et dans les économies de la périphérie, le taux a tendance à s’avérer trop élevé en Allemagne, et trop bas en Irlande ou en Espagne. Dès lors, des quantités considérables sont prêtées par les banques, non pas pour l’investissement productif, mais la spéculation immobilière.

Des « cures » inefficaces contre les déséquilibres

Telles critiques des contradictions de l’euro ne sont pas nouvelles. Elles sont par ailleurs largement partagée : il s’agit en fait d’une des raisons pour lesquelles une union monétaire nécessite une union budgétaire pour fonctionner correctement. D’importants transferts sont nécessaires, du « centre » vers la « périphérie » afin de résorber les déséquilibres. C’est pourquoi les critiques et les partisans de l’Union monétaire ont toujours scruté avec attention le moment où l’union budgétaire serait enfin à l’ordre du jour. Ce moment est arrivé avec la crise de l’euro.

De fait, une des solutions possibles pour la mise en œuvre une politique économique commune et une coopération fiscale et budgétaire est en passe de prendre forme. Mais pas sous la forme de transferts du centre vers la périphérie, ou d’un ajustement au niveau des économies les plus fortes.

Il pourrait pourtant très bien être décidé que, pour ne pas écraser les économies de la périphérie, l’Allemagne augmente la demande intérieure en augmentant les salaires. Mais telle option est récusée par le Conseil. La solution qui a été actée consiste au contraire pour les pays déficitaires de tenter de « rattraper » les pays du centre en implémentant de violentes réformes économiques [3].

Et cette approche risque de s’avérer complètement contre-productive.

S’il on en juge les propositions qui ont été faites, les projets de coopération fiscale et budgétaire risquent de coûter très cher pour les pays de la périphérie, et tout particulièrement pour leurs salariés. Et peut-être, sur le long-terme, pour les pays qui se situent en dehors de la zone euro. Car ce seront eux qui seront amenés à s’ajuster, en augmentant à tout prix leur « compétitivité ».

Or les réformes et mesures avancées pour augmenter la « compétitivité » font état de contradictions flagrantes. Des mesures comme les coupes dans les dépenses publiques, la réduction des taxes, la privatisation des services publics sont présentées comme l’étendard de la « compétitivité ». Pourtant, les pays nordiques, qui ont appliqué des principes radicalement différents, figurent dans les 15 premières places des pays les plus compétitifs, selon l’OCDE [4].

Plus important encore, les propositions faites par la Commission se basent sur l’idée que les coupes dans les salaires et dans la consommation à la périphérie de la zone euro vont améliorer la compétitivité et la croissance. Mais, même en laissant de côté les conséquences sociales dans les pays concernés, la crise économique qui a suivi la crise financière de 1929 illustre le caractère spécieux de tels arguments. Les mesures d’austérité, les coupes budgétaires et réductions salariales avaient alors entraîné la déflation – baisse des prix due à une baisse de la production et de la croissance – et à une crise encore plus profonde.

Ce point de vue est du moins celui de la Confédération Européenne des Syndicats (CES) [5]. Son secrétaire général John Monks a expliqué en octobre 2010 : « Nous sommes en profond désaccord avec l’analyse dominante au sein de l’UE qui présente l’austérité comme un chemin vers le rétablissement de l’économie. Il pourrait s’agir en fait d’un chemin vers la ruine. Il y a deux ans de cela, les gouvernements de l’UE ont tenté de restimuler leurs économies. Mais maintenant, on peut les entendre freiner de plain-pied, faire marche arrière et revenir à l’orthodoxie financière. Tout le monde coupe dans les budgets, même les pays les plus forts, les salaires réels chutent, les retraites sont réduites ; tout cela pèse sur la demande en biens et services. Telle doctrine économique pro-cyclique risque de nous faire replonger dans une profonde récession [6] ».

La CES a par ailleurs dénoncé les propositions dans la mesure pour elles font reposer tout le poids de la crise sur les épaules des plus faibles, et font effectuer aux « pays déficitaires » des coupes dans les salaires et les dépenses sociales – afin de récupérer ce qu’ils pouvaient auparavant obtenir, avant la mise en place de l’euro, en dévaluant leur monnaie. Les travailleurs vont donc devoir payer, et néanmoins la reprise économique ne sera sûrement pas au rendez-vous.

(pour se convaincre de l’ampleur des mesures déjà adoptées, consulter cette revue européenne des mesures d’austérité préparée par les DDB)

Traduit par Les Dessous de Bruxelles