Quand les banques dissolvent les parlements...

, par Eric Scavennec, Julie Morange

La faillite du « tigre celtique » fait apparaître au grand jour la morale de la « crise de la dette » : privatisation des profits, socialisation des pertes. On gage que c’est avec cet adage à l’esprit que les négociateurs de l’Union européenne et du FMI se sont rendus à Dublin, pour mettre en place les conditionnalités du fameux plan de « sauvetage » de l’Irlande.

En tout cas, il ne s’agissait vraisemblablement pas de faire leur autocritique. Et pourtant : longtemps dans les milieux financiers (et donc parmi les hauts fonctionnaires de la Commission et du FMI) le « tigre celtique » a figuré comme un véritable modèle [1] ; fondé sur une imposition minimale des sociétés (donc « compétitif »), des dépenses publiques au compte-goutte (le propre d’une administration « moderne ») ainsi que sur une financiarisation débridée de son économie, ce parangon de modernité s’est finalement avéré être un modèle… de fragilité.

Avec la crise de 2007, le reflux de la spéculation immobilière a laissé les banques irlandaises à sec. Au point que l’Etat intervienne pour les renflouer d’emblée, passant ainsi d’un budget excédentaire à un déficit colossal. La crise irlandaise met en avant de manière frontale le rôle des banques dans la « crise de la dette »… que certains aimeraient volontiers voir imputer aux errements de la gestion publique, comme ce fut le cas pour la crise grecque.

On voit venir les prestidigitateurs du commentaire financier, ceux-là mêmes qui dénonçaient l’incurie proverbiale des grecs (naturellement faignants et malhonnêtes), avancer l’explication d’une tendance proprement irlandaise au laisser-faire et à la spéculation à tout va. Bref, faire de l’Irlande le Kerviel de l’Europe.

Ce serait pourtant oublier que les banques allemandes, britanniques, françaises, italiennes sont entre autres largement mouillées dans l’affaire (ce qui explique au passage l’empressement de certains gouvernements à renflouer les banques irlandaises). Ce sont d’ailleurs ces banques, et d’une manière générale de nombreux acteurs des marchés financiers (et donc les hauts fonctionnaires de la Commission et du FMI) qui vantaient partout les mérites du « modèle » et du « miracle irlandais » dont ils entendaient bien profiter.

On pourrait rire de ce spectacle de dupes, et moquer longtemps les Tartuffe de la finance… Mais il y a cela de tragique que l’effondrement de LEURS châteaux de carte se compte généralement en milliards de dégâts… payés comptant par les salariés. Cette fois-ci, ça va très loin : au point que le gouvernement irlandais, qui avait déjà pris sur lui de mettre en place des mesures d’austérité drastique, ne pourra sans doute même pas assumer la mise en place d’un second plan d’austérité imposé par l’Union européenne et le FMI pour assurer le refinancement des banques [2] : le Premier ministre a déjà annoncé lundi la dissolution du Parlement et la tenue d’élections anticipées.

A vrai dire, il semble évidemment politiquement impossible de justifier le second train de mesures d’austérité que le gouvernement irlandais a été contraint d’accepter. La morale ? Elle n’y est pas, puisqu’il est devenu évident que les salariés payaient pour les excès des banques et l’incurie des financiers. La fatalité ? Voire. Car si l’Irlande a été citée comme un modèle d’austérité suite au premier refinancement de ses banques, les résultats de ces mesures se sont d’ores et déjà montrés catastrophiques : amplifiant le chômage, amputant la demande intérieure elles pèsent en effet sur une éventuelle reprise… Et rendent d’autant plus lourd le poids de l’endettement public [3].

Ces mesures paraissent d’autant plus insupportable pour la population irlandaise que le refinancement des banques n’est assorti pour elles d’aucune conditionnalité : en bref, pas d’austérité pour les banquiers. Ni pour les firmes qui ont fait leur beurre sur le « miracle irlandais », puisque le gouvernement refuse d’envisager toute augmentation de la fiscalité sur les sociétés (12,5% contre 33% en France) ; Google, Microsoft et Intel, largement implantés en Irlande, l’avaient d’ailleurs menacé de représailles en cas contraire, comme le note Attac France [4].

A l’origine le Premier ministre irlandais pensait bien pouvoir s’en sortir en faisant amende honorable : les banques irlandaises, dont la réputation rendait impossible le refinancement sur le marché interbancaire, pouvaient encore compter sur la BCE, qui met à disposition des banques en difficulté un mécanisme de refinancement à taux fixe.

La solution faisait toutefois désordre. Sur le moyen terme, de telles injections de liquidité représentaient une sévère entorse au dogme monétariste de la BCE (aussi appelé « la voie de la raison »), qui impose que la création monétaire suive la discipline de l’offre et de la demande [5]. Du reste, l’augmentation du taux des obligations irlandaises provoqué par la spéculation risquait de rendre à terme le financement de la dette publique difficile voire impossible.

On a donc eu recours à l’adoption d’un nouveau « plan de sauvetage », avec d’autant plus d’empressement que les banques européennes regorgeaient d’emprunts issus des banques irlandaises. Au point que l’on évoque une menace systémique, ou du moins le risque de pertes colossales en cas d’effondrement du système bancaire irlandais [6].

Le fonds européen de stabilisation financière (FESF), mis en place à la faveur de la crise grecque, aura donc joué son rôle de garantie en dernier recours pour les banques : leurs titres et obligations seront dûment payées… dans la mesure de la capacité des Etats. Et en dernière analyse, de la capacité de leurs peuples à supporter les mesures d’austérité.

D’aucuns diront que l’on marche sur la tête. Pourtant, les choses ne risquent pas de s’arranger : le consensus européen en matière de politiques d’austérité risque de mener l’Europe dans une véritable surenchère de coupes dans les dépenses publiques, et de « modération salariale » ; une politique qui ne date pas d’hier (cette fameuse « voie de la raison »), mais qui risque de sortir renforcée dans les prochains mois.

Les gouvernements européens négocient en effet une modification du traité de Lisbonne qui viserait à renforcer les critères de Maastricht, en les assortissant d’un mécanisme de surveillance budgétaire avec sanctions pour l’Etat qui aurait la fantaisie de sortir des clous de l’orthodoxie monétaire [7] [8].

Et pour penser des solutions alternatives, c’est bien à cette orthodoxie qu’il faudrait s’attaquer. D’une part s’assurer que les banques paient, en conditionnant leur refinancement à une prise de contrôle social (en bref, nationaliser les banques). Et surtout, remettre frontalement en le consensus monétariste de Maastricht, en permettant par exemple le financement des déficits publics par la BCE, en examinant les possibilités de faire défaut, en mettant en place des politiques de relance par l’augmentation des salaires et des dépenses publiques, et une hausse de la fiscalité sur les hauts revenus et sur les entreprises.

Tout cela n’a rien d’idéaliste ou de nouveau : ce serait presque du réchauffé... si l’enjeu n’était pas de donner à un tel programme une dimension européenne.

Julie Morange et Eric Scavennec