Dix questions-réponses sur la crise grecque

, par Attac France

Sur son site, Attac France propose une série de 10 questions-réponses. Un document qui permet de revenir sur les différents aspects de la crise grecque. Les Dessous de Bruxelles n’ont pas encore adhéré à la sympathique association altermondialiste... Mais cela ne n’empêche pas d’adhérer à ses analyses. Les voici reproduites en intégralité.

- 1 - Qu’est-ce que la crise grecque ?

La crise provient en grande partie des difficultés que rencontre l’État grec pour financer son budget en déficit, et faire face à une dette publique importante.

Afin subvenir à ces difficultés, il doit emprunter sur les marchés financiers. Ceux-ci le considèrent comme un mauvais emprunteur, et lui imposent des prêts à taux très élevés… D’autant plus élevés que la spéculation a fait bondir les taux d’intérêts, qui viennent peser encore davantage sur le déficit grec, créant un effet boule de neige.

Menacés par cette dynamique d’endettement croissant de la Grèce, les gouvernements européens réunis le 9 mai ont décidé de prêter en urgence 110 milliards d’euros sur trois ans à un taux inférieur à celui du taux d’emprunt grec (tout en prenant une marge au passage), en échange de la mise en place d’une politique brutale de rigueur salariale et d’austérité budgétaire.

La crise grecque représente à la fois une forme de faillite de la zone euro, et illustre la soumission des États aux marchés financiers. Il aurait été possible de prendre de véritables mesures pour mettre en place une solidarité européenne, et s’attaquer aux causes de la crise grecque : la spéculation, l’interdiction de financer la dette par la création monétaire, le dumping fiscal…

- 2 - D’où vient la dette grecque ?

La dette grecque a plusieurs origines ; en premier lieu, c’est la crise financière de 2007 et le renflouement des banques en 2008. Les États se sont eux-mêmes endettés hors de proportion pour sauver les banques et relancer l’économie, sans condition, c’est-à-dire sans placer le secteur financier sous contrôle public.

Après 2008, on a assisté en conséquence à un gonflement de la dette publique d’un grand nombre de pays, dans un climat économique morose. La baisse de l’activité se traduit par une baisse des recettes fiscales d’une part, et par l’augmentation du chômage de l’autre.

Mais il existe par ailleurs une cause plus profonde : l’application, à l’échelle européenne, de politiques néolibérales particulièrement prégnantes depuis l’adoption du Traité de Maastricht. En Grèce, comme dans les autres pays européens, ces politiques menées pendant les deux dernières décennies se sont traduites par une baisse continue de la fiscalité.

Afin de subvenir à la baisse des recettes fiscales, les Etats ne peuvent pas emprunter auprès de la BCE, au nom de l’orthodoxie monétaire qui prévaut dans la zone euro : ils doivent se financer sur les marchés financiers, à des taux incertains, ce qui a participé à l’augmentation du poids de la dette [1].

Enfin, en l’absence d’ajustements budgétaires (c’est-à-dire d’un véritable « gouvernement économique » de la zone euro), les inégalités entre les économies de la zone euro ne tendent pas à se résorber, au contraire : l’inflation – plus forte en Grèce que dans le reste de la zone euro – a contribué à rendre le prix des produits grecs trop élevé pour être compétitif. En conséquence de quoi la Grèce importe plus qu’elle n’exporte : le déficit commercial de la Grèce a contribué au gonflement de sa dette extérieure publique et privée.

- 3 - Et la corruption ? La retraite à 53 ans ? L’évasion fiscale ? Le marché noir ? Le treizième et quatorzième mois des fonctionnaires ?

Il faut bien comprendre qu’il y a un enjeu à vouloir mettre sur le dos des Grecs tous les malheurs qui les accablent. Cela présente en effet l’avantage de mettre de côté les causes « structurelles » évoquées plus haut, et notamment la responsabilité des marchés financiers, ou d’une zone euro dépourvue de mécanismes d’ajustements budgétaires.

Il ne s’agit pas bien sûr de nier en bloc le rôle propre joué par la structure de l’économie grecque. Plusieurs facteurs ont contribué à dégrader les finances publiques grecques. En premier lieu, l’importance des dépenses militaires (4% du PIB, contre 2.4% en France) qui font le bonheur des vendeurs d’armes français… On remarquera que la réduction des dépenses militaires grecques n’est pas demandée par les gouvernements européens !

Le poids du secteur informel, équivalent à 35% du PIB grec, entraîne par ailleurs un manque à gagner pour l’État grec estimé à 20 % des recettes fiscales. Il s’explique par le des professions libérales, des artisans et des entreprises d’échapper à l’impôt Par ailleurs, la faiblesse des salaires en Grèce incitent les ménages à cumuler des emplois dans le secteur informel.

Il faut cependant se méfier de certains arguments, parfois amplement relayés par les médias, qui s’avèrent faux (comme la « retraite à 53 ans ») ou trompeurs (les « treizième et quatorzième mois »). D’autres relèvent plutôt du cliché, voire de la morgue et du mépris, comme la dénomination « PIIGS » pour Portugal-Irlande-Italie-Greece-Spain (utilisée par certains opérateurs des marchés financiers pour désigner les États européens fortement endettés).

- 4 - La Grèce était-elle donc dans une situation si désastreuse ?

Pour en juger, il faut revenir au départ de la crise. Le gouvernement grec annonçait en 2009 un déficit autour de 6 % du PIB. D’après un article du New York Times , Goldman Sachs aurait aidé la Grèce à « maquiller » ses comptes, et aurait joué un rôle de conseil jusqu’en 2009, date à laquelle le gouvernement grec aurait refusé un outil financier permettant de repousser à une date plus lointaine le poids de la dette.

George Papandréou, arrivé à la tête du gouvernement en octobre 2009 décide de dévoiler la réalité des chiffres : un déficit de 12,7 % du PIB et une dette publique de 300 milliards d’euros fin 2009 (113 % du PIB).

Des chiffres qui sont à relativiser : la dette publique représente 197% du PIB au Japon, 127% en Italie, 92% aux Etats-Unis et en France, 82% en Allemagne. S’agissant du déficit, ils s’élèvent à 14% en Irlande, à 12% au Royaume Uni, entre 10% et 11% aux Etats-Unis et en Espagne…

L’annonce du Premier Ministre grec a donné le signal à une première vague de spéculation sur la dette grecque. La dette grecque étant détenue dans une large mesure par des investisseurs étrangers, elle se trouvait particulièrement exposée à la spéculation.

Les spéculateurs sont comme les loups, ils s’attaquent en premier aux plus petits et fragiles. Ils n’hésiteront toutefois pas à s’attaquer aux plus gros, dont l’Espagne et l’Italie. La spéculation leur permet de gagner de l’argent en créant des situations de crise et de panique qui font varier les cours et les taux d’intérêt, source de profits énormes pour les spéculateurs.

- 5 - Quel a été le rôle de la spéculation dans la crise grecque ? Quel est son fonctionnement ?

La spéculation sur la dette grecque se situe sur deux plans. Le premier concerne les contrats d’assurance sur le défaut de paiement (CDS pour Credit Default Swap). Leur principe est simple : lorsque des investisseurs achètent des titres d’emprunt, ils peuvent s’assurer contre un hypothétique non-remboursement de la part d’une entreprise ou d’un État. Si la demande en CDS est grande, leur taux augmente : cela signifie que les investisseurs souhaitent se protéger contre le défaut de paiement, c’est-à-dire que le « marché » considère que le risque est grand que l’emprunteur ne puisse rembourser son emprunt.

Sauf que le marché des CDS, comme bien d’autres « produits dérivés », s’est autonomisé. Car il n’est pas besoin de détenir des titres grecs pour spéculer contre la dette grecque. Il est donc possible, pour les investisseurs qui en ont les moyens, de spéculer à la hausse sur les CDS. Au départ instruments d’assurance, les CDS sont devenus de purs produits spéculatifs aux effets dévastateurs. « On sait ainsi que Goldman Sachs et deux hedge funds dont celui de John Paulson ont acquis de grandes quantités de CDS » explique Jean Quatremer. « Un jeu souvent gagnant : si le taux des CDS grimpe, les spéculateurs gagnent de l’argent, si les taux d’intérêt de la dette grimpent, ils gagnent de l’argent, si la Grèce fait défaut, ils gagnent de l’argent. [2] »

À tous les coups l’on gagne. Le résultat, c’est que le taux des CDS grecs s’est envolé. Certains acteurs de marché assurent qu’il s’agit d’une estimation rationnelle du risque de défaut de paiement. Il s’agit surtout d’une estimation rationnelle de la manière de faire de l’argent facile : les taux grecs atteignent des niveaux trois ou quatre fois plus élevés que les CDS des pays émergents.

« C’est comme si quelqu’un prenait une assurance-incendie sur la maison de son voisin. Il aurait alors tout intérêt à y mettre le feu pour toucher l’assurance », selon le bon mot du Premier Ministre Papandreou.

- 6 - Quel est l’impact de la spéculation sur la dette grecque ?

C’est le second plan, celui des titres de la dette grecque. C’est là que les agences de notation interviennent. Pour elles, les taux des CDS représentent une estimation rationnelle de la capacité de l’État grec à rembourser ses dettes. Pourtant il n’était pas difficile de voir que les risques grecs étaient gonflés artificiellement par rapport aux autres pays européens ou émergents. Qu’importe : la note de la dette grecque s’est vue considérablement dégradée. Du coup, les taux d’intérêt de la dette grecque se sont envolés.

Les agences de notation ont partie liée avec les spéculateurs en contribuant à créer la panique sur les marchés. De quel droit ces acteurs privés, mus par un objectif de profit à court terme, et qui ne font l’objet d’aucun contrôle, peuvent-ils s’ériger en juges des États ?

Le tout pour le plus grand plaisir des investisseurs détenteurs des titres de dette grecque. Les difficultés pour emprunter de l’argent frais entraînent une spirale vicieuse : le gouvernement est obligé de tailler dans les budgets publics et dans les salaires et d’augmenter la fiscalité. L’activité stagne, le chômage augmente, les rentrées fiscales du gouvernement se font moindres et le déficit se creuse. La boucle est bouclée.

- 7 - La Grèce peut-elle faire faillite ?

La Grèce peut faire défaut de paiement, c’est-à-dire décider souverainement de ne pas honorer ses dettes. Le résultat immédiat, c’est qu’elle se débarrasse du fardeau de ses intérêts. De ce fait, la Grèce serait relativement stigmatisée vis-à-vis des investisseurs financiers.

Un autre point qui pèse lourd dans la balance : si la Grèce faisait défaut de paiement, cela représenterait un choc important pour le système financier, un « risque systémique ». D’une part les banques qui ont investi massivement dans les obligations d’État après le choc de 2007, et notamment dans les obligations grecques, perdraient leur mise. D’autre part, les grands opérateurs de CDS se retrouveraient probablement en difficulté pour payer leurs contrats d’assurances aux spéculateurs. Les faillites qui s’ensuivraient pourraient entraîner une nouvelle crise financière.

Mais si une faillite n’est pas possible (un Etat n’est pas une entreprise), il est probable que l’on s’achemine vers une restructuration de la dette de la Grèce. Une partie de la dette sera annulée, l’autre partie sera rééchelonnée, c’est-à-dire avec des délais de paiement plus longs et des taux plus bas. C’est ce qui s’est passé au début des années 1980 avec la dette des pays latino-américains quand ces derniers ont été étranglés par la hausse brutale des taux d’intérêt (qui avaient doublé à la suite de la politique monétaire très restrictive de la Fed américaine). Aujourd’hui, c’est la spéculation internationale qui étrangle la Grèce et crée une situation insoutenable.

Pourtant, il semble que les Etats ne soient pas prêts à prendre acte du rôle néfaste de la finance...

- 8 - Le plan de sauvetage européen permet-il de résoudre les problèmes de la Grèce ?

Le « plan de sauvetage » européen est en grande partie un plan destiné à « rassurer les marchés financiers » et à préserver leurs créances. On l’a vu précédemment, l’hypothèse que la Grèce, étouffée par la spéculation sur sa dette, fasse défaut de paiement aurait été catastrophique pour les marchés financiers, qui une fois de plus ont montré l’étendue de leur irresponsabilité. Le « plan de sauvetage » européen est la parfaite illustration du principe néolibéral selon lequel il faut « privatiser les profits, socialiser les pertes ».

Car pour « rassurer les marchés financiers », il faut accabler les peuples. Autrement dit, plutôt que de restructurer les marchés financiers, on restructure les travailleurs grecs. Le « plan d’austérité » qui accompagne la somme versée par les gouvernements européens, permettra principalement de rembourser les intérêts aux investisseurs.

Il aura des conséquences dramatiques sur le niveau de vie des grecs : L’âge de la retraite reculé à 67 ans, la baisse des pensions de 7%, les salaires diminués de 15% dans le secteur public, les licenciements facilités dans le privé, la TVA augmentée de 2 points… Et il hypothèquera par ailleurs une éventuelle relance de l’économie grecque, en sabrant la consommation intérieure.

Tous les pays européens vont être amenés à mettre en œuvre des politiques de rigueur. La réforme des retraites, en France, est à ce titre exemplaire. Ces politiques seront socialement injustes – elles vont peser sur les couches sociales les moins favorisées – et seront aussi économiquement inefficaces, car elles vont conduire à une dépression générale en Europe, aggravant les déficits et dettes publics.

- 9 - Que traduit la crise grecque au niveau de la construction européenne ?

Tout d’abord, la crise grecque pointe les défauts d’une construction européenne qui s’est forgée dans l’application bornée de la doctrine néolibérale :

— L’Union européenne organise depuis les années 1980 le dumping fiscal et social en Europe, ce qui pèse sur les capacités de financements par l’impôt des budgets publics, sur les salaires.

— Pour financer leur dette, les États ne peuvent pas avoir recours à la Banque Centrale européenne [1] : ils sont condamnés à demander l’aumône chèrement payée aux institutions financières.

— Le Traité de Lisbonne empêche tout transfert budgétaire entre les Vingt-sept, qui permettrait de mettre en place une solidarité économique pour compenser les difficultés de certains Etats.

— L’Union européenne s’est révélée incapable de réguler l’action des fonds spéculatifs et le marché des CDS qui ont contribué de manière considérable à l’aggravation de la crise grecque.

La création d’un fonds monétaire européen visant à garantir les dettes publiques auprès des marchés ne s’accompagne pas de mesures visant à réguler le fonctionnement des marchés financiers, qui sont bien les responsables de la crise. Il risque de peser encore davantage sur la dette publique des États européens, et justifier des plans d’austérité d’autant plus sévères que le problème n’est pas traité à sa source.

Le changement d’orientation de la BCE - en contradiction avec le traité de Lisbonne - qui s’est enfin décidée à soutenir les États en cas de difficultés financières, représente une avancée insuffisante. Mais elle montre qu’il est possible de mener aujourd’hui une politique considérée comme impossible hier.

Enfin, la récente proposition de Merkel et Sarkozy vise à renforcer davantage le pacte de stabilité (mesures contraignantes sur les déficits publics). Cette mesure est un contresens total. Il s’agit de sanctionner toujours davantage d’éventuels déficits publics, d’instaurer une surveillance accrue des économies des États afin de « conserver la confiance des marchés ».

La seule politique permettant une sortie vers le haut de la crise serait une réforme en profondeur des institutions et des objectifs de la construction européenne. Il faut aller vers une Europe solidaire et écologique, à l’opposé du système économique et social actuel qui est en crise.

- 10 - Alors, quelles solutions pour un changement radical de cap ?

Les mesures qui s’imposent semblent pourtant évidentes. Ainsi que l’a souvent exprimé Attac, c’est la dérégulation des marchés financiers, entreprise depuis les années 1980 qui est responsable de la crise en laissant le champ libre à des pratiques spéculatives éhontées, au dumping fiscal et social, à la financiarisation de l’économie…

Il faut court-circuiter les marchés financiers, qui sont le cœur du problème. Dans un premier temps, mettre en place une régulation forte, voire une interdiction des produits dérivés type CDS. Une taxe sur les transactions financières qui décourage les attaques spéculatives. Enfin, et d’une manière générale, reréguler la bourse, revenir sur les politiques de libéralisation des marchés financiers enclenchées dans les années 1980.

Au niveau du secteur bancaire, il faut rétablir un contrôle public. Les dettes publiques doivent, en dernier ressort, être soutenues par la BCE, comme c’est le cas aux États-Unis avec la Fed. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut interdire l’existence de groupes bancaires obèses dont la faillite entraînerait dans sa chute l’ensemble du système bancaire (too big to fail). Il faut par ailleurs séparer les activités d’épargne et d’investissement.

Les réformes financières, mêmes radicales, sont insuffisantes, car la crise actuelle est systémique. Il faut créer, par les politiques publiques européennes communes (fiscales, budgétaires), les conditions d’un changement de cap de la construction européenne. En commençant par s’attaquer aux inégalités et au modèle économique productiviste qui ruine la planète.

C’est une reconstruction de l’Union européenne qui est nécessaire.

Attac France