Les haïkus du président Van Rompuy

, par Eric Scavennec

« Absent deux jours / un monde qui a changé / le verger en fleur… » Une touche de poésie au cœur de l’exécutif européen : Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, annonçait ce jeudi 15 avril la sortie de son recueil de Haïkus. Les DDB reviennent à cette occasion sur le parcours d’un homme inspiré.

Le 19 novembre 2009, l’Europe découvrait Herman Van Rompuy, annoncé à la Présidence du Conseil européen. L’ancien premier ministre est alors un parfait inconnu sur la scène internationale. « "Herman qui ?" s’interrogent l’Europe et les envoyés spéciaux de la presse [1] » relate le Monde du 12 novembre.

Le nouveau « Président de l’Union européenne » est loin de faire l’unanimité dans la presse française. « Van Rompuy, l’anesthésiant local [2] » titre Jean Quatremer dans l’édition de Libération le 20 novembre 2009. « L’Europe sera affaiblie avec la présidence Van Rompuy », selon l’Express, le même jour.

Même Valéry Giscard d’Estaing y ajoute son grain de sel, dans une hyperbole pleine de retenue : « le choix du premier président du conseil n’est pas celui d’un Washington européen [3] » lit-on dans les colonnes du Nouvel Observateur.

Il n’y a alors guère que le Figaro pour trouver un « charme suranné » à ce « catholique, intellectuel, modéré, atlantiste », qui « renvoie le souvenir perdu d’une coexistence paisible à une Belgique en plein déchirement [4] ».

Un charme suranné qui s’accompagne d’un goût avéré pour les belles lettres : « Quel autre politicien serait assez poète pour évoquer sa calvitie dans les trois lignes d’un haïku japonais ? » s’interroge le Figaro. Et de citer un haïku du président Van Rompuy : « Cheveux dans le vent, le vent rattrape les années, partis les cheveux… »

- Luxe calme, volupté…

Car Herman Van Rompuy est un poète, ce n’est pas la moindre de ses qualités. Féru de Haïkus, il a récemment publié un recueil, présenté devant la presse : « Le président permanent du Conseil européen, a attiré, jeudi 15 avril dans la matinée, de très nombreux journalistes – dont une forte délégation japonaise – pour la présentation de son recueil de haïkus [5] » explique Jean-Pierre Stroobants dans les colonnes du Monde.

Sa personnalité sensible se dévoile à l’aune de sa passion pour la chose poétique. Comme dans ce texte écrit après sa récente visite à Washington : « Absent deux jours / un monde qui a changé / le verger en fleur… » Ou encore dans ce Haïku, d’où se dégage une forme de sérénité, et semble évoquer la solitude d’un bureau perdu au fin fond du bâtiment du Conseil européen : « Le silence vit / tant que j’entends les oiseaux / leur chant me calme… »

Herman Van Rompuy cultive son image de simplicité, de modestie et de réserve « un poète haïku ne peut être ni extravagant, ni fortement vaniteux, ni extrémiste ».

Il proclame d’ailleurs sur son blog avoir connu la notoriété à son corps défendant : « L’édition de ce petit livre n’est pas de mon initiative. Certains diront que je prétends, ici aussi, que d’autres me l’ont demandé, tout comme ce fut le cas pour le poste de Premier Ministre et de Président du Conseil européen. Et pourtant c’est la vérité. » [6]

Jean Quatremer relatait, dans Libération du 20 novembre, « les photos complaisamment diffusées à la rentrée le montraient en train de pique-niquer en short dans un camping du bush australien. Plus simple et plus cliché belge, tu meurs » Et d’ajouter : « c’est un homme simple et réservé, un grand-père attentionné, et il veut que cela se sache. [7] »

- ... conservatisme, religion et communautarisme

Ah, le vieux bonhomme attendrissant. Grand-père attentionné, s’essayant à la poésie, avec sa tête sympathique. Sauf que... Sauf que Van Rompuy ne colle pas toujours à l’image de bonhommie qu’il souhaite se donner.

Ainsi le Financial Times rappelait son intervention devant le parlement belge en 2004, où il expliquait que « l’adhésion d’un grand pays islamique comme la Turquie entraînera une dilution des valeurs universelles sur lesquelles l’Europe repose et qui jouent par ailleurs un rôle fondamental dans la doctrine chrétienne [8] »

C’est que, Herman est un homme de foi, et ça ne date pas d’hier. Elevé chez les jésuites, Herman est un catholique convaincu, pratiquant, auteur de Christianisme, une pensée moderne. « Cet homme au visage lisse et serein aurait sans doute fait merveille dans les cénacles du Vatican » note le Monde du 12 novembre. Lisse, son visage ne l’a peut-être pas toujours été.

A ce titre, le Figaro rappelle avec délectation son engagement lors des évènements de 1968 : « Son combat, c’était celui d’un catholique pratiquant face à une extrême gauche qu’il exècre, se souvient l’un de ses condisciples. Sa foi le classait à part. » Et d’ajouter « plus de quarante après, l’ancrage demeure. Bruxelles murmure que son austère premier ministre fréquente un discret monastère, au moins un jour par mois [9] ».

Bref, Herman pourrait facilement briguer la médaille merveilleuse de la Rue du Bac, prestigieuse décoration remise par les Dessous de Bruxelles en l’honneur de la mémoire du bon Robert Schumann.

Mais le tableau ne s’arrête pas là. Le Figaro dresse le portrait d’un farouche conservateur, qui « a de bons rapports avec les milieux d’affaires » - comme en témoigne son copinage avec Etienne Davignon et son passage devant le groupe de Bilderberg avant son accession à la Présidence de l’Union européenne. Par contre, « ses liens avec l’univers syndical, point de passage obligé du consensus belge, sont plus distants. » Il leur laisse au contraire un souvenir amer ; Vice-premier ministre en charge du Budget de 1993 à 1999, il sera l’instigateur d’une « purge » qui « aura permis à son pays d’entrer de plain-pied dans l’euro [10] ».

Sur le plan de la politique intérieure, « les initiés le décrivent comme un cynique lancé à l’assaut du pouvoir et ’’sans pitié pour l’adversaire’’ », relate le Figaro : « le microcosme bruxellois voit sa main dans deux exécutions retentissantes dans le camp chrétien-démocrate flamand. La première en 1996, celle de Johan Van Hecke, chef de file jugé trop progressiste. La seconde douze ans plus tard : cette fois, c’est le premier ministre Yves Leterme, son prédécesseur immédiat, qui passe à la trappe en plein scandale du Fortisgate. »

« Sous son apparente modestie et son humour se cache un profond cynisme. Cet homme peut tuer ses rivaux sans laisser de traces... [11] » explique un cadre du parti chrétien-démocrate belge dans les colonnes du Monde.

Les Haïkus seraient-ils solubles dans la religion, le cynisme, et l’attitude droitière de Herman Van Rompuy ? Mais le tableau serait incomplet si on omettait de mentionner le communautarisme d’un flamingant qui estime, « à l’unisson de son parti, que les francophones vivant en Flandre doivent s’intégrer ou partir, et que les droits dont jouit cette minorité linguistique (éducation, justice, etc.) doivent disparaître. [12] ».

Bref, avec Herman, l’Europe des Haïkus est indubitablement en marche, quant à celle des peuples… Elle attendra.

Eric Scavennec