Alexis Tsípras et le conte de l’escalier

, par Christo Smirnenski

Jeudi 12 novembre 2015, Alexis Tsípras affrontait sa première grève générale. Après avoir finalement cédé aux exigences des créanciers européens, le premier-ministre grec a du se résigner à appliquer les mesures d’austérité qu’il avait promis de combattre. Dans son reportage à Athènes, Fabien Perrier rapporte les propos d’un manifestant qui semblent résumer cette volte-face : « Il y a un hélicoptère de police dans le ciel. Finalement, Tsípras est devenu comme les autres. »

La transformation du premier-ministre grec rappelle un poème en prose du poète bulgare Christo Smirnenski, publié en 1923 : le conte de l’escalier. Pendant sa courte vie d’écrivain (il est mort à 25 ans), Christo Smirnenski a produit quelque mille œuvres en prose et en vers, de différents genres, signés de près de soixante-dix pseudonymes. Sa poésie et son humour acerbe sont indissociables de son engagement politique, lucide et critique. Dans le conte de l’escalier, il fait le récit de l’accession au pouvoir d’un jeune homme du peuple prêt à tout pour venger ses semblables.

Dédié à tous ceux qui diront :
« Cela ne me concerne pas »

— Qui es-tu ? lui demanda le Diable.

— Je suis un fils du peuple et tous les miséreux sont mes frères. Oh ! Comme ce monde est injuste et combien malheureux sont les hommes !

L’adolescent, le front haut, serrait les poings. Il se tenait devant l’escalier, un escalier très haut, en marbre blanc strié de rose. Son regard se perdait dans le lointain où déferlaient, comme les vagues troubles d’une rivière en crue, les foules grises de la misère.

Soudain elles s’agitèrent, bouillonnèrent, levant une forêt de bras décharnés et noirs. Un tonnerre d’indignation et des cris de fureur firent trembler l’air, puis l’écho s’éteint lentement, solennellement comme de lointains coups de canon.

Les foules grossissaient, avançaient dans des nuages de poussière jaune, des silhouettes isolées s’en détachaient. Un vieillard approchait, courbé en deux, le regard rivé au sol comme s’il cherchait sa jeunesse perdue. Pendue à ses basques, une fillette aux pieds nus regardait l’escalier de ses yeux humbles et doux, comme des bleuets. Elle regardait en souriant.

Ils étaient suivis par des figures sèches, grises, déguenillées qui chantaient en chœur un vieux refrain, comme un chant funèbre. Quelqu’un poussait un sifflement strident, un autre, les mains dans les poches, riait d’une voix forte, éraillée, ses yeux brûlaient d’un regard dément.

— Je suis un fils du peuple et tous les miséreux sont mes frères. Oh ! Comme ce monde est injuste et combien malheureux sont les hommes ! Eh ! vous, là-haut, vous...

Le jeune homme, le front levé, tenait ses poings serrés et menaçants.

— Vous haïssez ceux qui sont là-haut ? lui demanda le Diable, en se penchant d’un air perfide vers le jeune homme.

— Oh ! Je me vengerai de ces ducs et de ces princes. Mes frères ont le visage pâle comme les sables, leurs gémissements sont plus lugubres que le vent glacé de l’hiver ! Ils seront cruellement vengés ! Vois leur souffrance, écoute leur plainte ! Je les vengerai ! Laisse-moi passer !

Le Diable sourit :

— Je suis le gardien de ceux qui sont là-haut et je ne les trahirai pas sans une rançon.

— Je ne possède pas d’or, je n’ai rien qui puisse servir de rançon... Je suis pauvre, déguenillé... Mais je suis prêt à donner ma tête.

Le Diable sourit de nouveau :

— Oh, non ! Je n’en demande pas tant ! Donne-moi seulement tes deux oreilles !

— Mes oreilles ? Avec plaisir... Que je n’entende plus jamais rien, que...

— Tu pourras encore entendre, lui dit le Diable, d’un air rassurant, en le laissant passer. Allez, va !

Le jeune homme bondit en avant, sautant d’un coup trois marches, mais le Diable le tira en arrière.

— Attends ! Arrête-toi pour entendre les lamentations de tes frères, en bas !

Le jeune homme s’arrêta et écouta :

— C’est curieux… Pourquoi ont-ils entonné des chants si joyeux et rient-ils avec tant d’insouciance ?

Et il se précipita en avant. Le Diable l’arrêta encore :

— Pour te laisser franchir les trois marches suivantes, je te demande tes yeux.

Le jeune homme eut un geste désespéré :

— Comment verrai-je alors mes frères… Et ceux dont je veux me venger !

— Tu verras quand même... Je te donnerai d’autres yeux, bien meilleurs !

Le jeune homme franchit trois nouvelles marches, hésita, et regarda en arrière.

— Ca alors ! Comment ont-ils réussi à revêtir de si beaux habits ! Et à la place des plaies sanglantes fleurissent de magnifiques roses rouges.

Toutes les trois marches le Diable prenait sa petite rançon.

Le jeune homme avançait, cédant avec empressement tout ce qu’on lui demandait. Pourvu seulement qu’il arrive enfin, et se venge de ces altesses bien grasses ! Une marche encore, une seule marche et le voilà arrivé ! Il vengera ses frères.

— Je suis un fils du peuple et tous les miséreux...

— Jeune homme, une marche encore, une seule marche et tu seras vengé ! Mais pour cette marche j’exige toujours une rançon double : donne-moi ton cœur et ta mémoire !

L’adolescent agita la main :

— Le cœur ? Non ! C’est trop cruel !

Le Diable eut un rire de gorge, autoritaire :

— Je ne suis pas aussi cruel que tu le crois. Je t’offrirai en échange un cœur d’or et de meilleurs souvenirs. Si tu n’acceptes pas, tu ne franchiras jamais cette marche, tu ne vengeras jamais tes frères, visages pâles comme les sables, dont les gémissements sont plus lugubres que le vent glacé de l’hiver.

L’adolescent scruta les prunelles vertes et ironiques du Diable :

— Mais je serai le plus malheureux des hommes ! Tu me prends tout ce que j’ai d’humain !

— Au contraire, tu seras le plus heureux !... Alors ? Tu es d’accord ? Rien que le cœur et la mémoire !

L’adolescent plongea dans ses pensées, un voile noir descendit sur son visage, et de grosses gouttes de sueur coulèrent sur sont front, il serra rageusement les poings et souffla entre ses dents :

— Soit ! Prends-les !

... Pareil à un orage d’été, courroucé et violent, il franchit la dernière marche. Il était tout en haut. Et soudain un sourire illumina son visage, une douce joie brilla dans ses yeux, ses poings s’ouvrirent. Il contempla les princes qui festoyaient, puis regarda en bas où la foule grise et déguenillée proférait des malédictions. Son visage était clair, joyeux, paisible. Sans tremblement. Il ne voyait en bas que des foules qui avaient revêtues leur habit du dimanche ; les plaintes étaient devenues des hymnes.

— Qui es-tu ? demanda le Diable de sa voix éraillée et hypocrite.

— Je suis un prince de naissance et les dieux sont mes frères ! Oh ! Comme la terre est belle, et combien heureux sont les hommes !

Christo Smirnenski (1923)

Traduction adaptée du site slovo.bg

Christo Smirnenski (1898 - 1923), est né en Macédoine, à Koukouch (aujourd’hui Kilkis, en Grèce), sa famille émigre en Bulgarie après la guerre des Balkans de 1912-1913. Ses premières œuvres paraissent dans le journal satyrique N’importe quoi K’vo da e »). C’est dans la revue Larmes et rire Smyah I sulzi ») qu’apparaît pour la première fois le pseudonyme Smirnenski. En 1918 est publié son recueil intitulé « Soupirs de tout calibre en vers et en prose ». A partir de 1919 il devient un collaborateur actif de la presse communiste. En 1920 la revue Rire rouge publie le premier poème prolétarien de Smirnenski Le premier mai. En 1922 paraît son unique recueil de poèmes, sous le titre « Qu’il fasse jour ».

Christo Smirnenski est mort le 18 juin 1923 de la tuberculose, à 25 ans. Sa courte vie d’écrivain a duré huit années durant lesquelles il a produit quelque mille oeuvres en prose et en vers, de différents genres, signés de près de soixante-dix pseudonymes.